« Les gens ont besoin de reprendre la marche vers la liberté »

Entretien avec Petr Pavlenski

« Les gens ont besoin de reprendre la marche vers la liberté »

Petr (se prononce piotre) Pavlenski est un artiste russe sans concession qui, par différentes performances ou « actions », renvoie à la face de la Russie ses erreurs, injustices et absurdités gouvernementales et sociétales. Prônant un « art politique », il utilise son corps comme média et comme support principal à ses revendications artistiques et politiques. Une fois passés la surprise et le choc liés aux images parfois violentes de ses performances, il surprend par son courage sans faille et sa détermination. Ayant pour but de montrer qu’il y a des alternatives possibles à la peur et la paranoïa qui rongent le peuple russe, il n’hésite pas à se mettre en danger, corporellement comme juridiquement. Rencontre.

samedi 13 février 2016 (Propos recueillis par Romain Siergie)

Lors de la performance Steam. / Photo Petr Pavlenski

Après avoir montré patte blanche et installé un sentiment de confiance, voici une correspondance par mail avec celui qui est un véritable caillou dans l’engrenage, refusant de baisser les yeux face aux rouages broyants de l’immense machine russe.

D’où venez-vous et comment était-ce de grandir en Russie ?
Je suis né à Leningrad et environ 6 ans plus tard, le monde assistait au putsch du mois d’août contre Mikhaël Gorbatchev ainsi qu’à l’effondrement de l’empire bolchevique officiel.
Le meilleur moyen d’expliquer ce que c’était mon enfance en Russie est de raconter l’histoire de mon père. Il est né dans le milieu des années 50, et dans sa jeunesse il rêvait de voyager. Le rideau de fer isolait les gens du monde extérieur, et malgré les restrictions, beaucoup semblaient pourtant satisfaits de leur vie dans l’isolement. Ce n’était pas son cas. Cependant, sous la pression du système politique et social, le désir de liberté et de mouvement de mon père s’est transformé en quelque chose d’autre. Il n’est jamais devenu le vagabond ou le nomade qu’il désirait être. A la place, il est devenu géologue. Des études de chercheur sur les différentes roches de la terre laissaient présumer de longues expéditions à travers le monde, mais rapidement tout ceci se montra faux et en moins de 10 ans, ses rêves furent oubliés. Il devint un employé ordinaire de l’institut de recherche scientifique. Un an plus tard, l’effondrement de l’URSS amena une stabilité artificielle. Les citoyens eurent beaucoup plus de liberté, mais en même temps ils se retrouvèrent porteurs d’une grande responsabilité. Il leur était devenu nécessaire d’organiser indépendamment leurs propres vies. Mon père était habitué au fait que toutes les décisions le concernant soient prises par l’État. Avoir plus de liberté le rendit impuissant, perdu et presque inutile dans son environnement. Comme les autres membres de l’institut de recherche, il perdit la perspective et le but de son travail et se mit à boire. Pendant 15 ans, l’alcool détruisit son cerveau. Il en oublia comment lire et écrire. En fin de compte, il mourut en s’étouffant avec un morceau de viande crue. Je pense que dans ce sens, l’histoire de mon père est comparable à ce qui est arrivé aux gens qui veulent la liberté, tout en déplaçant vers l’État la responsabilité de leur propre vie. Nous fûmes témoins et participants en quelque sorte du processus qui changea le visage de la société russe, comme celui de mon père.

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Carcass, le 3 mai 2013, devant l’assemblée législative de Saint-Petersbourg. Action contre diverses lois de censure dont une contre l’homosexualité. / Photo Petr Pavlenski

Qu’en est-il de votre rencontre avec « l’art » ?
Mon histoire liée à l’art est toute petite. Depuis mes 18 ou 19 ans, je pense que l’art est devenu pour moi un moyen de me libérer, une voie que je ne pouvais pas trouver moi-même dans tout autre domaine de l’activité humaine. Je crois tout simplement en « l’art ». Cependant, cela a été suivi par presque 10 ans d’affrontements avec les divers établissements d’enseignement. Chaque fois que des promesses de compréhension de l’art et une bonne méthodologie m’ont été données, elles se sont révélées fausses. Tous les établissements d’enseignement que j’ai vus n’étaient que procédés de fabrication, formatage, déception et destruction du potentiel personnel de chaque artiste. C’est un régime fait de designers bien entraînés. À la suite de ces affrontements, j’ai accumulé une certaine quantité de connaissances utiles mais j’ai surtout réussi à n’aller au bout d’aucun de ces établissements. Et pour moi, c’était crucial. Finir le cursus d’une de ces institutions implique la délivrance d’un diplôme. Le diplôme est un certificat de conformité aux normes requises. Être conforme permet de devenir ce qui maintient cette norme. Cette norme est dictée par l’idéologie du régime et les intérêts de l’établissement. Cela signifie que l’ensemble de votre vie et de votre travail sera dicté et mis au service de cette même idéologie de l’établissement. Et ce n’est pas ce que l’on peut appeler de l’art, mais une banale propagande. L’Art n’a de sens que quand il devient une lutte, que ce soit pour des formes d’existences diverses ou pour le droit à la libre pensée.

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Fixation, performance réalisée le 10 novembre 2013, à l’occasion de la journée nationale de la police, en face du mausolée de Lenine sur la place rouge à Moscou. / Photo Petr Pavlenski

« L’Art n’a de sens que quand il devient une lutte. »

Comment avez-vous commencé à faire ce genre de performances et pourquoi ?
Le déclic a été le processus punitif engendré sur le groupe Pussy Riot. Les autorités voulaient faire peur aux gens et faire de ce groupe un exemple de leur pouvoir. Elles leur ont ordonné de fermer leurs bouches et d’obéir aux diktats du régime et de l’Église. La situation autour de cette affaire était si déplorable que ne rien faire sur le moment aurait été comme commettre une trahison contre soi-même et son propre avenir. C’est tout. Je suis allé à la cathédrale (Notre-Dame de Kazan), sur le parvis je me suis cousu la bouche, ce fut ma représentation du point extrême que nous pourrions subir dans le futur au niveau des restrictions sur la liberté de parole et d’expression. Après la performance, l’action « Seam », le fossé entre l’art politique et l’art de la politique est devenu très clair pour moi. Tourner le dos à ce genre d’art et ne chercher que le confort des musées et autres galeries institutionnelles serait opportuniste de ma part.

Quand je vois votre travail, je pense aux actionnistes viennois [1]] mais aussi aux militants des droits civiques des années 60 et 70. Vous considérez-vous plus comme un activiste ou un artiste ?
Je suis un artiste. Et je fais de l’art politique. L’art politique est l’art qui vient de l’omniprésence dans votre vie du régime dirigeant un territoire ou un État. Il est nécessaire de comprendre que nous pouvons, que nous devons parler de cette politique, et qu’il est possible de travailler en se servant, en détournant les mêmes outils de surveillance et de contrôle de ce régime. Ceci diffère de l’art de la politique. L’art de la politique utilise les signes extérieurs du pouvoir et parle du système politique mais sous les limites de réserves spécialement désignées. Ces réserves d’ex- pression sont les sésames des musées, galeries ou halls d’exposition. Ces endroits filtrent de manière fiable tout ce qui peut être très inconfortable pour le régime actuel. L’art politique travaille avec les outils de contrôle, un matériau direct. Son but est une violation des règles imposées, la dénonciation du gouvernement et de la mécanique cachée de son administration (les mécaniques brutales de contrôle de toutes autorités, politiques comme administratives). Je ne peux te parler de moi en tant qu’activiste, car l’activisme est avant tout question de nombre, de quantité. Le but est souvent d’inciter les gens à rejoindre un parti ou un mouvement. Pour les militants, les activistes, mon travail ne possède souvent pas de signification assez évidente et comporte des risques excessifs.

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Petr s’est enroulé dans du fil barbelé pour sa performance Carcass. / Photo Petr Pavlenski

Votre corps est votre principal média et votre art est total et brutal. Comment êtes-vous arrivé à choisir comme moyen d’expression la mise en danger et l’automutilation ? Quel en est le message ?
Tout d’abord, en utilisant le corps, je reviens tout simplement à moi-même. Le gouvernement semble dire : « Vous êtes libre de faire ce que vous voulez de votre corps. Chaque jour nous prenons soin de la sécurité de votre corps et vous, à votre tour, devez être préoccupé par la sécurité de vos proches. » Une telle norme de préoccupation générale tend à la sécurité mondiale. Toutefois, cette préoccupation pour la sécurité, de la part de l’État, permet de justifier une répression excessivement brutale de l’individu. Dans le même temps, le corps de chacun est sous la supervision générale et a l’obligation de se conformer au modèle de bien-être. Personne ne devrait vous mettre en danger et vous ne devriez pas vous-mêmes vous mettre en danger parce que l’État a investi dans chacun beaucoup d’argent et d’efforts. En conséquence, chacun doit s’efforcer de garder son corps en bonne forme physique pour être le plus efficace possible. La sécurité rend heureux. Par contre, ces belles phrases sur la sécurité sont vite oubliées au moment où commence la guerre. À ce stade, les ressources humaines commencent à être mesurées en kilos de chair à canon. La censure officielle interdit toute forme de scènes de démonstration de cruauté et de violence pour les personnes de moins de 18 ans à l’exception de la violence exercée par les autorités. Par cette loi, l’État affirme ainsi son monopole de la violence. La violence la plus brutale par l’ordre étatique est encouragée, soutenue, montrée comme justifiée et nécessaire. Mes petites automutilations visent à la critique du régime, de la censure, de la propagande, des fausses informations ainsi qu’aux accusations de folie que les opposants subissent. Mais comment réagir autrement face aux propos et à la brutalité de ce régime ?
Une action peut être un événement à elle seule, et peut parfois éclipser le problème auquel elle se rattache. Il faut faire attention à cela. Les mots, bien qu’efficaces sont limités dans leur efficacité et peuvent s’apparenter à un ordre. Je ne vais pas donner des ordres et je sais que, parfois, un simple geste est plus efficace que mille mots.

« Je pense que l’art est devenu pour moi un moyen de me libérer, une voie que je ne pouvais pas trouver moi-même dans tout autre domaine de l’activité humaine. »

Je ne sais pas si vous avez des compétences de fakir, mais comment faites-vous pour combattre et travailler avec la douleur ?
La douleur n’est pas le réel problème. Un problème beaucoup plus important est la peur de la douleur, crainte utilisée par la médecine et les médias. Il en résulte une préoccupation exagérée et artificielle du confort de son propre corps. Vous faire craindre la moindre petite coupure est un bon moyen de garder le peuple concentré sur soi et ses problèmes. Une partie intégrante de mon travail est de surmonter cette peur. C’est la même chose que surmonter la peur de la police, qui protège les intérêts de l’établissement fédéral. Finalement, la douleur est quelque chose d’insignifiant. Et je ne la cherche pas non plus.

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Freedom, le 23 février 2014. / Photo Petr Pavlenski

Pourriez-vous nous donner des exemples de vos actions et leurs significations ?
Parlons d’une de mes dernières actions « ségrégation ». Le comité d’enquête me harcelait depuis plus de six mois pour que je fasse un examen psychiatrique. Environ 10 citations à comparaître m’ont été envoyées. Par la suite le Comité a essayé d’atteindre son but par les tribunaux. Le premier juge a refusé, le deuxième aussi. Toutefois, il semblait que l’unité d’enquête avait développé une véritable obsession. Cela m’a amené à croire que les policiers et le gouvernement ont tendance à utiliser la psychiatrie comme ils le faisaient à l’époque soviétique, à savoir une fonction extrêmement importante réalisée par l’Institut de la psychiatrie dans un but punitif. Après tout, avec l’aide de troubles de santé mentale détectés, il est facile d’écarter tout individu s’opposant à l’idéologie du régime. Finalement, j’accepte la comparution. Quand je me rendis à l’examen psychiatrique, je savais déjà ce que je j’allais faire après la première réunion. La psychiatrie est un couteau qui sépare la société de ses morceaux inefficaces. Les clôtures de l’hôpital divisent les gens de la société entre patients normaux et fous. Je me tournais vers l’héritage de Van Gogh, car mieux que quiconque, cet homme comprit le fait d’être tranché, coupé par le monde psychiatrique. Il fut diagnostiqué et déclaré fou, admis dans un hôpital psychiatrique, puis relâché. Mais le processus de rejet était inévitable. La société lui fit subir divers harcèlements afin de le ridiculiser, puis il fut exigé qu’on le chasse de la ville. Cela a forcément joué un rôle important dans son suicide ultérieur. Dès lors, je décidai de répéter la même action : je couperai le lobe de mon oreille, assis sur le mur de cet établissement psychiatrique. Par la suite, les psychiatres allaient me montrer que le diagnostic d’une personne découle d’une évaluation subjective. Dans les jours qui suivirent, je fus examiné par trois psychiatres qui, chacun, donnèrent une appréciation différente. Et le plus important fut que le dernier médecin, le médecin en chef, ne réussit pas à identifier réellement les écarts de mon diagnostic par rapport à la norme conventionnelle. Voilà l’action d’une seule personne se coupant le lobe de l’oreille, et trois psychiatres lui attribuent des conclusions différentes. Comment justifier cela ? La psychiatrie est une justification pseudo-scientifique de l’idéologie dominante et des stéréotypes sociaux, qui prend en charge l’hégémonie du régime. C’est tout. Par cet événement j’ai posé une question à l’Institut de psychiatrie, et elle a donné sa réponse.

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/ Illustration Olive Yaltemps

Comment les gens réagissent à vos performances ? Qu’en est-il de la police et du gouvernement ?
Cela dépend des événements. Parfois, les gens viennent simplement, s’approchent et regardent, mais au final ils ont tendance à appeler la police. Certains se déplacent tout en gardant une distance de sécurité et se mettent à crier. Quant à la police, ce sont les plus intéressants. Ils ont d’abord généralement beaucoup de mal à comprendre ce qui se passe. Ensuite, ils se retrouvent dans une impasse et commencent frénétiquement à chercher un moyen d’arrêter l’événement. Chaque policier tente de déplacer cette responsabilité sur quelqu’un d’autre, habituellement quelqu’un de la haute direction. Peu à peu cela construit une hiérarchie des emplois, qui est subordonné à qui, qui doit gérer l’événement en se référant à qui, etc. Cela commence à construire un récit. En fin de compte, comme souvent, la police décide de demander de l’aide à la médecine ou aux pompiers. Les ambulances arrivent puis l’action est terminée selon le processus, les frontières et les formes de l’art politique.
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La double-page d’introduction de la version papier de l’entretien avec Petr Pavlenski. A lire dans le Barré n°4 ! / Barré mag

[1[L’actionnisme viennois est un mouvement artistique court et radical des années 60, qui a développé l’art de la performance.

Propos recueillis par Romain Siergie
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"Parfois, un simple geste est plus efficace que mille mots."
  • Fixation.

    Fixation.

    photos : / Photo Petr Pavlenski
  • Steam, protestation contre le procès des Pussy riot, juillet (...)

    Steam, protestation contre le procès des Pussy riot, juillet 2012.

    photos : / Photo Petr Pavlenski
  • Carcass, performance réalisée en 2013.

    Carcass, performance réalisée en 2013.

    photos : / Photo Petr Pavlenski
  • Carcass, fin de la performance.

    Carcass, fin de la performance.

    photos : / Photo Petr Pavlenski
« Pour les militants, les activistes, mon travail ne possède souvent pas de signification assez évidente et comporte des risques excessifs. »